Graffiti extrême

Xanax et Dust à 10 mètres de haut,

dans les tunnels du métro de New-York

et « maravage de la ville »

La première fois que je rencontre JA, il arrive en Rollerblades, sa casquette à l’envers, au coin d’une rue de Manhattan vers minuit. Il a 24 ans, est blanc, musclé, les cheveux coupés courts et en short. À l’exception de quelques périodes, cela fait presque 10 ans qu’il fait des graffitis à New York et il a fondé le crew XTC dont les membres se trouvent être plus ou moins affiliés. Ses mains, ses bras, ses jambes et sa tête présentent une série de cicatrices qui proviennent de matraques, barbelés et d’autres objets pointus ou dentelés  sur lesquels il est monté ou passé. Il s’est fait tabassé par la police -shampooing de matraques, comme il dit- s’est fait tirer dessus, est tombé d’un panneau d’affichage sur l’autoroute, a couru nu dans des dépôts de train, s’est fait poursuivre par des tagueurs rivaux sur l’autoroute qui le menaçaient avec des clubs de golf, et a risqué sa vie un nombre incalculable de fois pour faire des graffitis… Pour cartonner, getting up.

JA habite seul dans un studio. Il y a des graffitis sur un miroir qui fait la longueur du mur, un banc de musculation, une lampe Lava laissée en plan, des bombes de peinture empilées dans un coin et un grand autocollant de la MTA sur un des côtés du réfrigérateur. La sonnette de son appartement indique un faux nom, son numéro de téléphone est à la fois sur liste rouge pour éviter les représentants de la loi mais aussi les embrouilles avec d’autres graffeurs. Alors que je discute avec JA, et un de ses acolytes JD de leurs appréhensions quant à cette histoire, JD m’offre une maxime du monde du graffiti qu’il me dit l’air de rien: « tu peux pas nous baiser, on sait où t’habites ».

Chez Ja, on regarde des photos. Il y a des centaines de photos de graffeurs dans des wagons de métro hors d’usage qu’ils viennent de recouvrir complètement avec leurs tags, des photos de graffeurs portant des gilets réfléchissants orange -pour se faire passer pour des travailleurs de la régie- marchant sur les rails du métro, des photos de détectives et de travailleurs de la régie qui examinent de près les graffitis que JA et son crew ont fait la nuit précédente, des photos de flops de JA stylisés, de grands logo inscrits 50 fois de suite et à 5 mètres de haut sur le mur se soutènement d’une autoroute. Des photos de JA sur des trains, JA sur des camions, JA sur des rideaux de fer de magasins, sur des ponts, sur des toits, sur des panneaux d’affichage, toutes étiquetées, certifiées, et enregistrées sur film.

JA vient d’une famille aisée ; ses parents sont divorcés ; son père occupe un poste haut placé dans le secteur de l’entertainment. JA est conscient que ce dernier fait puisse, dans l’esprit de certaines personnes, remettre en question sa street-cred, et il fait tout son possible pour éviter la corrélation entre privilèges et tagueur du dimanche. Il évalue son nombre d’arrestations à 15 pour des infractions variées. Il n’a pas d’emploi et la manière dont il subvient à ses besoins est obscure. Chaque fois qu’on s’est vus, il était fonce-dé ou en voie de l’être. Une fois, il m’a appelé de la prison de Rikers Island où il purgeait une peine de prison de 2 ou 3 mois pour ébriété sur la voie publique et violation de sa liberté conditionnelle. Il raconte que certains prisonniers lui ont demandé de les tatouer après l’avoir vu tagguer dans un carnet.

Ca sonne juste. Où qu’il soit, JA domine les lieux. Avec son crew, il choisit les spots à taper, les magasins où péta, il contrôle la mission. Il indique la direction à suivre dans la voiture, prévoit qui fera quoi, fixe l’ambiance. Et il va toujours un peu plus loin que les personnes avec lesquelles il se trouve. Il grimpe plus haut, reste éveillé plus longtemps, tire plus fort sur le spliff, est celui qui taggue le plus. Et bien qu’il soit respecté par les autres writers pour sa volonté de repousser les limites –d’autres writers l’ont décrit comme un king et en guise de compliment « le mec le plus taré que je connaisse »- cette même imp(r)udence le coupe parfois de la majorité des writers qui n’ont pas son appétit débordant pour le chaos, l’adrénaline ou l’autodestruction.

Si je demande à un détective qui s’est spécialisé dans la lutte contre le graffiti s’il y a des writers particulièrement connus, il mentionne immédiatement JA et ajoute, un brin de fierté dans la voix «on se connaît déjà ». Il dit que JA est « le plus gros taggueur de tous les temps (bien que le détective préférerait que je ne mentionne pas ce dernier point, parce que ça ne fera qu’encourager JA). Ca doit être celui qui a fait le plus de flops dans la ville, le pays, dans le monde » raconte le détective. « Si le gros vandale classique a 10000 tags à son actif, lui en a 100000. Uniquement à New-York, il a dû faire des dégâts à hauteur de 5 millions de dollars. ».

Vers 3h du mat’, JA et deux autres writers sortent taper un grand panneau publicitaire près du West Side Highway à Harlem. Ce soir, sont de sortie, SET, 21 ans, taggueur blanc du Queens et JD, un black-latino du même âge, également du Queens. Ils chargent leurs sacs à dos de bombes de Rustoleum péta, d’embouts fat cap, une pesante pince-monseigneur de 60 cm de long et des gants chirurgicaux. On s’entasse dans la caisse et on commence à rouler, Schoolly D à fond dans les enceintes. Premier arrêt chez l’épicier où JA et SET rentrent et taxent de la bière. Puis on roule dans Harlem où l’on essaie un certain nombre de points de vente de dope, tout en gardant un œil averti sur d’éventuelles berries –des voitures de police. JA balance la bouteille de 1L de bière par la fenêtre alors qu’on roule sur un échangeur haut-placé, et elle s’écrase dans la rue.

A plusieurs reprises, JA sort de la voiture et déambule dans les rues, désinvolte, rentre dans des bâtiments, à la recherche de dealers. Une bonne partie du style de vie graffiti implique de se balader dans n’importe quelle partie de la ville, à n’importe quelle heure et de ne pas avoir ou peur –ou bien d’avoir peur mais d’y aller quand même.

On arrive à un spot où JA a taggué le nom du dealer  sur son territoire. Les trois taggueurs achètent une ampoule de crack et d’angeldust (en français, poussière d’ange) et les mélangent (« spacebase ») dans un Phillies blunt évidé. JD m’explique que certaines drogues « améliorent la qualité de leur tags », citant la dust pour la force et le courage. Ils ont aussi marave sous mescaline, Valium, weed, crack, liqueur de malte. SET me raconte la fois où ils ont escaladé des pilonnes le long de l’autoroute avec une bombe de peinture à 6h du mat’ « complètement xanaxés ».

Pendant que JD prépare le blunt, JA traverse la rue avec un aérosol et flope leurs trois blazes, reliés entre eux en lettres d’un bon mètre de haut. Dans un des coins, il inscrit mon nom.

Puis, on roule vers une zone au bord de l’eau, aux confins de la ville –un site désert, faits de hangars, de voies de chemin de fer, de contrées sauvages urbaines tachetées de billboards élevés. Les trois gueurta sont désormais foncedé et on est assis sur le trottoir près de la voiture en train de fumer des cigarettes. Au loin, on voit un groupe d’hommes qui s’agitent autour d’une voiture garée près d’un quai de chargement devant lequel on doit passer. Ceci provoque une demi-heure d’intense et obsessive spéculations, une surveillance foncedar avec le déroulé suivant :

SET : « Gros, c’est des gueurta ». JD : « On y va et on checke ». JA : « Attendez qu’on sache leurs blazes ». SET : « Yo… ils rentrent dans le camion ». « Des bombes, gros, ils y vont pour des bombes. Gros, c’est des gueurta ». JA : « Ca sent l’embrouille, l’embrouille potentielle ». « Confirme-t-on les bombes ? Visuel sur les bombes ? ». SET veut savoir. « Oui, ils ont des bombes » se répond-il à soi-même. « Y’a des beubz. C’est des gueurta ». Ils se trouvent que les hommes présents sont des voleurs, faisant partie d’un groupe qui dérobe un camion avoisinant. Quelques instants plus tard, des gardes apparaissent avec des lampes torches et au moins un flingue est brandi. Les voleurs s’éparpillent pendant que les chiens se déploient sur la zone, aboyant comme des fous.

On attend que cela se tasse un peu jusqu’à ce que JA annonce « c’est parti ! ». Capuche tirée sur la tête, il prend la tête et rampe à travers les bois (qui, pour JA, sont devenus les jungles cinématographiques du Vietnam). On s’arrête, on repart. JA rampe sur le ventre, se rapprochant plus que nécessaire d’un des gardes qui fouille les alentours. On traverse des tunnels recouverts de graffiti (avec le non moins cinématographique goutte-à-goutte, passe par des escaliers chancelants recouverts de mauvaises herbes et de broussailles, le long de sombres chemins -jonchés de nombreux détritus- que les camés empruntent.

On approche du panneau publicitaire et JA utilise la pince-monseigneur pour faire des trous dans deux barrières grillagées. On rampe à travers les trous puis on marche le long des voies de chemin de fer jusqu’à ce qu’on arrive la base du panneau. JA, son sac à dos sur les épaules, monte à environ 12 m sur un fin tuyau en métal attaché au pilier principal. JD après quelques tentatives infructueuses, le suit avec la pince-monseigneur coincée dans son pantalon qu’il passe à JA. Sans les mains, ses jambes entourant une petite échelle, JA fait sauter le verrou et ouvre la trappe qui mène à la passerelle. Puis il tend le bras vers JD qui s’agrippe au poteau juste en dessous de lui, en train de galérer, « passe-moi ta main, J, je vais te tirer » lui dit JA. JD hésite. Il ne veut pas lâcher le poteau et continue d’hésiter, tout en montant. « Passe-moi ta main, JD ». JD ne veut pas refuser, mais il a du mal à mettre sa vie dans les mains de JA. Il ne lâche pas le poteau. JA répète fermement, calmement, et complètement sûr de lui: « passe-moi ta main, J ». JD lance son bras et JA tire JD sur la passerelle. Puis, SET, le plus frêle des trois, suit, incertain. Ils l’ont appelé d’en haut et lui ont proposé de placer son tag mais il insiste pour monter. « Gros, rien à battre, je monte » dit-il. Je détourne le regard pendant son ascension, certain qu’il va tomber (ce qui arrive presque deux fois). À eux trois, ils ont développé une manière de procéder et de diviser le travail pendant qu’ils massacrent, l’un d’eux esquisse, l’autre remplit. Pendant 40 minutes, je les regarde s’acharner,  plaçant les ombres, pendant qu’ils recouvrent les pubs pour le Parlement et Amtrak avec des flops multicolores et que JD pinaille sur l’espace, JA les reprenant tout en jetant les bombes vides par-dessus bord.

Ils risquent leur vie à nouveau en redescendant. Des parties de leurs visages sont couvertes de peinture, leurs yeux rayonnent lorsque les trois comparses regardent le panneau publicitaire, en disant : « c’est pas magnifique? ». Il y a bien quelque chose de grisant en regardant cette chose, si inaccessible, atteinte et rendue criarde. On retourne à la voiture et on reprend le Westside Highway vers le nord puis vers le sud pour qu’ils aient le temps de critiquer leur oeuvre. JD explique: « bordel, j’aurais dû utiliser du blanc ».

Le lendemain, les deux panneaux publicitaires sont de nouveau recouverts de pub et tous les graffitis ont disparu. JA me raconte que les trois compères y sont retournés plus tôt pour prendre des photos et ont engagé la conversation avec les travailleurs qui les nettoyaient.

Depuis son émergence au début des années 70 à New-York avec un adolescent grec nommé Taki 183, le graffiti a incarné différents phénomènes. Il s’est développé à partir d’une écriture simple pour devenir fortement stylisé, des tags apparemment illisibles (une sorte d’argot calligraphique) jusqu’aux flops en wild style et pièces élaborées en plus de l’art de dessiner des personnages. On est aussi passé par des graffitis racistes politiques, de la pub pour la drogue et des graffitis d’affiliation aux gangs. Il y a aussi une scène art-graff dont a émergé Keith Harring, Jean-Michel Basquiat, Lee, Futura 2000, Lady Pink et d’autres; de la pub via aérosols; des graffitis sur ordinateur, des graffitis anti-pub; des autocollants et l’apparition des pochoirs. Il y a des étudiants d’écoles d’art qui travaillent dans la rue à San Francisco (« de l’art public sans permission »); des fresques murales dans les tunnels à New York; des expositions dans des galeries du Colorado au New Jersey; des « marathons du graffiti » qui durent toute la journée; il y a aussi des graffitis-artistes qui donnent des cours d’art à l’université. Le graffiti fait désormais partie de la culture urbaine, hip-hop et de la culture « commerciale », il s’est étendu aux banlieues et se retrouve aussi au fin fond des bois dans les grands parcs californiens. Il y a des magazines de graffiti, des boutiques de graffiti, des murs autorisés, des « Walls of Fame » et une série disponible (« Out to bomb ») qui relate les sorties cartonnage des graffeurs, bande originale inclue. Le graffiti a été célébré comme une métaphore dans les années 70 (Norman Mailer, « The faith of graffiti »), il s’est déplacé à Hollywood dans les années 80 (Beat Street, Turk 182!, Wild Style); et dans les années 90, a été de plus en plus utilisé pour symboliser la mort des centres-villes.

Cependant, bien que le graffiti ait été d’un côté  relativement bien accepté, il a aussi été diabolisé 100 fois plus. Les writers sont désormais poursuivis pour délit et se voient infliger de longues peines de prison -un jeune de 15 ans en Californie a récemment été condamné à huit ans de prison à passer dans un centre de détention pour jeunes. Certains taggueurs se sont vus infliger jusqu’à 1000 heures de TIG et forcés à suivre des réunions de avec des psychologues, leurs parents ayant été frappés par des poursuites au civil. En Californie, le permis de conduire d’un taggueur peut lui être retiré pendant un an; le diplôme du lycée et les relevés de notes peuvent être confisqués jusqu’à ce que le dédommagement des parents soit effectif. Dans certaines villes, les propriétaires qui ne retirent pas les graffitis de leur propriété sont sous le coup  d’amendes et  d’éventuels séjours en prison. Au printemps dernier, à St-Louis, Cincinatti, San Antonio et Sacramento, des hommes politiques ont proposé de faire passer des lois pour donner des coups de bâtons aux graffeurs (de quatre à dix coups avec une rame de canoë en bois administrés par les parents ou un représentant de la justice dans une salle d’audience). À travers tout le pays, des lois ont été voté pour rendre illégale la vente de peinture aérosol et de marqueurs à large trait à quiconque n’a pas pas 18 ans, et bien souvent le matériel pour tagguer doit être gardé dans une pièce fermée dans les boutiques. Plusieurs villes ont essayé de bannir leur vente pure et simple, d’accorder des licences de vente aux détaillants de peinture aérosol ou d’exiger des clients de donner leur nom et leur adresse lorsqu’ils acquièrent de la peinture. À New York, les propriétaires de certaines quincailleries devront donner une photo de surveillance de quiconque achète une grande quantité de peinture. À Chicago, certaines personnes ont été poursuivies pour détention de peinture. À San José, des policiers infiltrés ont mené une spectaculaire opération -en se faisant passer pour des cinéastes réalisant un documentaire sur le graffiti- et arrêté 31 writers.

Caméras planquées, détecteurs de mouvement, effacement laser, revêtements chimiques spécialement développés, lunettes de vision nocturne, barbelés, chiens de garde, un réseau national d’information concernant le graffiti, des hotlines dédiées au graffiti, des indics touchant des primes, on estime que le coût annuel pour nettoyer les graffitis aux États-Unis est de 4 milliards de dollars, le tout dans le but de faire cesser « ceux qui narguent les communautés », s’indigne un éditorialiste du Wall Street Journal.

La perception populaire est que depuis la fin des années 80, lorsque la MTA a adopté une tolérance zéro pour les graffitis sur le métro (la MTA à nettoyé ou détruit plus de 6000 wagons de métro recouverts de graffiti, retirant immédiatement un train si des graffitis apparaissaient dessus), la culture graffiti est morte dans son lieu de naissance. Pourtant, selon de nombreux graffeurs, la MTA dans sa tentative d’éradiquer le graffiti, n’a que réussi à les faire sortir des tunnels et des dépôts de métro et à le rendre plus violent. Ou comme Jeff Ferrell -un criminologue qui a relaté en détails la scène graffiti de Denver a émis l’hypothèse, la répression des autorités a déplacé l’écriture des graffitis d’une subculture à une contre-culture. Les trains avec des graffitis ne roulent plus, donc les tagueurs se sont attaqués aux rues. Au grand jour, ils devaient donc faire plus et plus vite. Le talent artistique a commencé à compter de moins en moins. Les flops, les petits tags énigmatiques faits au marqueur et même l’écriture classique d’un nom se mirent à dominer l’imagerie graffiti. Ce qui comptait c’était la quantité (« faire du bruit »), que le taggueur y mette ses tripes, qu’il soit fidèle à l’esprit, qu’il soit real. Et le monde du graffiti a commencé à attirer de plus en plus de gens qui ne recherchaient pas une toile alternative pour leur art mais qui voulaient simplement être en prise avec une communauté hors-la-loi, avec la longue tradition de la rue qui leur donnait l’occasion de faire la pub de leur défiance. « Ouais, je tire mon adrénaline du fait de le faire, pas parce que tout le monde le(s) voit », raconte JA. « Bien sur qu’c’est agréable, mais si c’est la seule chose qui te motive à le faire, t’arrêteras, c’est ce qui est arrivé à beaucoup de taggueurs ». JD ajoute: « on leur met dans la gueule; comme si on disait: « Yo, faut que tu fasses avec » « .

Les journaux se sont désormais mis d’accord sur le terme « graffiti vandale », plutôt qu’artiste ou writer. D’ailleurs ceux qui font des graffitis parlent de leurs travaux comme de destruction. Ces dernières années, le graffiti a été de plus en plus faits d‘embrouilles et de guerres internes, du « défonçage de la MTA » ou du « cartonnage de la ville ».

Les taggueurs commencèrent à adopter l’attitude de celui qui aurait la plus longue en matière de quantité et de tags dans des endroits difficiles à atteindre, adoptant un machisme quant aux repassages d’autres writers et en défendant leur nom (« si tu sais tagguer, tu sais te taper »). Alors qu’autrefois faire des graffitis était considéré comme une alternative à la rue, désormais, les drogues, la violence, les armes et le vol se sont importés dans le graffiti ; le romanesque du déviant délinquant plutôt que du déviant artistique. Aujourd’hui à New-York, une source policière estime qu’il y a approximativement 100 000 personnes impliquées dans différents types de graffiti. La police a attrapé des tagueurs de huit à 42 ans. Et il y a un petit groupe de graffeurs hardcore qui vieillissent, et qui faisaient des graffiti à son âge d’or, ceux qui tagguent de manière impulsive, pour les autres gueur-ta et qui dédicassent les autorités qui luttent contre le graffiti, des writers qui n’ont rien trouvé dans leurs vies de plus important ou de plus excitant pour remplacer la pratique du graffiti.

Les writers entre 20 et 30 ans viennent principalement de familles ouvrières et leurs ambitions et perspectives sont limitées pour le futur. SET travaille dans un drugstore et prend du lithium et du Prozac pour soigner des déprimes occasionnelles; JD à séché les cours au lycée et est sans-emploi actuellement ; son dernier emploi ayant été coursier, c’est à cette occasion qu’il a rencontré JA. Ils passent leurs nuits à conduire à 130 km/h sur les voies rapides de la ville, des bouteilles de Old English 800 de 1,2L entre leurs jambes, à fumer des oinj et des cigarettes coupées au crack appelées coolies, la radio toujours allumée. Ils évoquent sans cesse le passé, quand le graff était real, quand les graffs passaient sur les trains et ils échangent des histoires sur qui fait quoi dans la scène graffiti. Le langage est un mélange de « Spicoli », de « gars du cru », de charriage New-Age et de 3ème: (en anglais américain, difficilement traduisible) The dude is a fuckin’ total turd. . . . I definitely would’ve gotten waxed. . . . It’s like some bogus job. . . . I’m amped, I’m Audi, you buggin . . . You gotta be there fully, go all out, focus. . . . Dudes have bitten off SET, he’s got toys jockin’ him. . .

Il ont des bippers sur eux, parfois des flingues, vont dans le fin fond de l’état ou à Long Island pour « s’en prendre aux ploucs » et piquer des bombes de peinture. Il parle des procès à venir et de liberté conditionnelle, d’arrêter, de (re)construire leur vie, tout en prévoyant de taper de nouveaux spots, en améliorant leur style sur les murs de leur appartement, sur des emballages de nourriture, sur n’importe quelle morceau de papier qui traîne, (les tagueurs les plus jeunes s’entraînent sur des cahiers dédiés à l’école que les enseignants confisquent et remettent à la police). Ils parlent du graffiti comme un « outil social » et d’une « forme de communication néfaste », et mentionnent chaque taggueur, peu importe son âge par « gamin ». Les discussions dans le monde du graffiti oscillent entre banalité et mythologie, à l’instar de l’activité elle-même: des heures de dur labeur, de glande, d’attente, interrompues par de brefs épisodes d’euphorie. JD, évoquant une rengaine bien connue, explique: « les gueur-ta, c’est comme les salopes, beaucoup de mensonges, de parlote et de ragots ». Ils n’aiment pas tagguer avec des filles dans le coin (cuties, ou si elles se droguent zooties) parce que tout ce qu’elles disent c’est (sur un ton pleurnichard), « T’es dingue… Écris mon nom ».

Lorsque JA parle de graffiti, il rechigne à offrir aucun des clichés prêt pour les médias sur la culture graffiti (et pourtant il en connaît un certain nombre). Il a plus tendance à dire: « qu’le milieu du graffiti aille se faire foutre » et se moque des boutiques de graff, des vidéos, des normes et des magazines. Mais il lui arrive d’être nostalgique quant à ses débuts – sur les lignes 1,2 et 3 quand il était jeune, et qu’il bloquait sur les wagons recouverts de graffitis, se demandant: « Comment ils ont fait ça? Et qui? » Avant d’évoquer respectueusement le nom de taggueurs qui ont lâché depuis longtemps et qu’il admirait quand il commençait tout juste: SKEME, ZEPHYR, REVOLT, MIN.

JA, en représentant de la nouvelle école, ne fait presque que tagguer à la bombe, recouvrant de larges surfaces avec ses flops. Il traite le graffiti moins comme une forme d’art qu’une compétition sportive, s’efforçant de placer ses tags dans des endroits difficiles à atteindre, se concentrant sur la quantité et travaille au mépris d’une esthétique qui exige que la propriété publique demeure propre. (Les writers ne tapent presque qu’exclusivement ce qui relève de la propriété publique ou commerciale.)

Et lorsque JA n’est pas cynique, il peut parler pendant des heures de technique, de préparation, de logistique du game comme par exemple « le tag en mouvement » réglé comme du papier à musique pour taper LE train qui s’arrêtera à une certaine heure, en un certain endroit, lorsque le conducteur reçevra tel ou tel signal. Il raconte, « selon moi, le défi que pose le graffiti, a quelque chose de très vivifiant, libérateur, quelque chose de presque spirituel. Il y a une sorte d’euphorie, plus forte que n’importe quelle sorte de drogue ou de baise, que ça me procure… J’te jure ».

JA dit qu’il veut s’arrêter, et il en parle comme s’il était dans un programme en 12 étapes, « de la manière dont une personne en voie de guérison prend chaque jour comme il vient, c’est comme ça qu’il faut que je le prenne, clame-t-il. Tu t’épuises. Il n’y a plus grand-chose que la ville puisse faire pour moi, tout a été fait ». Puis, il va entendre parler d’un dépôt de camion-poubelle propres, de la parade portoricaine qui s’annonce (une bonne raison d’aller se faire la cinquième avenue) ou d’un panneau publicitaire dans une zone isolée, ou bien il sera trois heures du matin, il sera fonce-dé, en train de conduire ou assis dans son salon, en train de jouer à NBA Jam, et quelqu’un passera lui dire: « yo, j’ai quelques bombes dans le coffre… » REAS,  writer pendant 12 ans, de l’ancienne école, qui, après avoir lutté et être passé par de nombreuses rechutes, a finalement quitté le graffiti raconte: « le graffiti peut devenir comme un trou dans lequel t’es enfoncé, et ça peut continuer sans cesse, il y a toujours un autre spot à aller taper ».

SAST est proche de la trentaine, et se dit à moitié dans le game après 13 années dans le milieu du graff. Il a toujours  un marqueur sur lui où qu’il aille et claque des petits tags Stone (quand il est foncedar, il taggue Stoned (fonfon)). Il nous balade, JA et moi une nuit, à travers la ville, me désignant différentes choses qu’ils ont taggué, retournant encore et encore aux spots de vente de drogue pour acheter de la dust et du crack, fumant, la radio à fond, il me raconte des histoires de « guerre », genre JA qui saute sur un train en mouvement, pendant que JA se tient au bord, à l’extérieur, du 4×4. SAST roule très vite, coupe entre les autos, collant au train d’autres voitures, faisant des écarts. À plusieurs reprises, alors que l’on fait la course sur le l’autoroute, je lui demande s’il peut ralentir. Il sourit, me demande si j’ai peur, me dit de ne pas m’en faire, qu’il est plus prudent lorsqu’il a pris de la dust. À un moment sur la FDR, une voiture nous fait une queue de poisson. JA décide de se marrer un coup.

« Yo, SAST, il t’a mis à l’amende ! » dit JA. On se met à accélérer. « Yo, SAST, il t’a manqué de respect, SAST ! …genre …salement ! » SAST se prend au jeu, son visage de plus en plus déterminé alors que l’on va à 110, 120, 140 à l’heure, léchant la glissière de sécurité et volant à travers les voitures. Je me tourne vers JA, qui est à l’arrière, et j’essaie de le convaincre de s’arrêter. JA m’ignore, assis, parfaitement tranquille, souriant, exhortant SAST à aller de plus en plus vite, en plein kiffe, ma peur faisant monter son adrénaline.

Vers 4 h du mat’, SAST nous dépose au milieu du Manhattan Bridge et s’en va. JA veut me montrer un flop qu’il a fait la semaine dernière. On passe par-dessus la glissière de sécurité qui sépare la route des rails du métro. JA m’explique qu’il faut qu’on traverse les voies allant vers le nord et le sud pour accéder à la partie extérieur du pont. Avant cette dernière, il y a de nombreux grands trous et deux troisièmes rails sous tension, et nous sommes une quarantaine de mètres au-dessus de l’East River. Alors que nous nous tenons debout sur les rails, on entend le son d’un train à l’approche. JA me dit de me cacher, de m’accroupir dans le V que forment deux barres de renfort en diagonale juste à côté des rails.

Je me mets en position, en me tenant aux poutres de métal, tête baissée, regardant le fleuve pendant que le train déboule à côté de mon corps. Le même scénario se reproduira deux fois. Finalement, je traverse et arrive au bord extérieur du pont, qui est en construction, et JA me pointe du doigt son tag, une grosse dizaine de mètres au-dessus, sur ce qui s’apparente à un nid-de-pie sur un pilier de soutien. Après quelques instants passés à admirer la vue, JA me tend ses cigarettes et ses clés. Il commence à grimper par une des poutrelles sur le côté du pont, disparaît un temps à l’intérieur de la structure, ressort, et se fraie un chemin jusqu’à un placard électrique sur un pilier. Puis il se faufile par des canalisations et attrape une structure incurvée. Uniquement à l’aide de ses mains, il se hisse ; à un moment, il est presque complètement à l’envers. S’il vient à tomber maintenant, il atterrira à l’envers sur un des tabliers du pont et chutera dans le fleuve en contrebas. Il continue de se hisser, de la vieille peinture s’écaillant sur ses mains, et finalement, se retourne par-dessus une balustrade pour atteindre le spot qu’il a taggué. Il n’a pas de bombe ou de marqueur sur lui et à cet instant, le graffiti semble être secondaire. Il redescend et me dit que lorsqu’il a fait le premier tag il était avec deux writers ; un qu’il a porté sur la moitié du chemin, l’autre s’est arrêté à un certain moment et avait dit à JA à posteriori, que le voir faire ce tag lui faisait apprécier la vie, se sentir vivant.

On marche pendant 10 minutes sur une étroite passerelle rainurée le long des voies ; un fin câble électrique nous empêchant de tomber dans le fleuve. A plusieurs reprises, après avoir regardé à travers les rainures, il faut que je m’arrête, que je me force à marcher droit devant moi, pour me défaire du vertige. JA est pratiquement en train de courir devant moi. Alors que je jour se lève, on sort du pont dans Chinatown et on va avaler un petit-déjeuner. JA me dit qu’il est végétarien.

Lorsqu’on parle à de vrais writers, la plupart d’entre eux évoqueront les mêmes thèmes ; ils dénoncent la commercialisation du graff, condamnent les toys et les poseurs et oscillent entre haine et un attachement certain vis-à-vis des autorités qui tentent de les arrêter. Ils disent avec autant de fanfaronnade que de dénigrement de soi qu’un type qui fait des graffiti est un clodo, un criminel, un vandale ; habile, malade, obsédé, sournois, débrouillard, un type qui vit à la limite, au propre comme au figuré. Ils montrent et font la liste de leurs coupures et cicatrices provenant de barbelés, de morceaux de métal, de couteaux, de cutters. Une fois, par hasard, j’ai demandé à un writer nommé GHOST s’il connaissait un taggueur dont les travaux avaient été dans un graf’zine. « Oui, je le connais, il m’a poignardé », m’a-t-il répondu de façon détachée. « On est toujours en bisbille ». SET me raconte, qu’une fois, il a été attrapé par deux détectives qui l’ont agressé, lui ont pris ses bombes et lui ont pulvérisé la figure et le corps de peinture. JA raconte des histoires similaires de raclées flanquées par la police après les avoir faits courir à ses trousses, de flics lui ayant fait vider ses bombes sur ses baskets ou bien sur le blouson d’un pote graffeur. JD a eu 48 points de sutures dans le dos et 18 sur la tête pour des « embrouilles liées au graffiti ». Le meilleur ami de JA et acolyte de graff, SANE SMITH, un tagueur légendaire ayant fait ses armes dans toute la ville et qui était poursuivi en justice par la ville et la MTA pour des graffitis, fut un jour retrouvé mort, flottant dans Jamaica Bay. Il y a eu des spéculations à n’en plus finir dans le monde du graff pour savoir s’il avait été poussé, était tombé ou bien avait sauté d’un pont. SANE est si respecté, qu’aujourd’hui encore il y a des tagueurs qui passent du temps dans les bibliothèques municipales à lire encore et encore les microfilms des journaux relatant sa mort, ses arrestations, sa carrière de writer. Selon JA, après la mort de SANE, son frère, SMITH, un graffiti artiste respecté également, a trouvé un morceau de papier sur lequel SANE avait écrit son tag et celui de JA et sur le côté, « FLYING HIGH THE XTC WAY ». Ce morceau est désormais accroché sur un des murs de l’appartement de JA.

Un matin, JA et moi sautons depuis la fin du quai d’une station de métro et nous dirigeons vers les tunnels. Il me montre des pièces cachées, des trappes de sortie d’urgence qui donnent sur les trottoirs, où se tenir quand les trains passent. Il me raconte la fois ou SANE s’est allongé, le visage dans un fossé de drainage peu profond sur les voies alors qu’un express passait quelques centimètres au-dessus de lui. JA explique qu’à chaque fois qu’il est poursuivi par la police, il court et rentre dans la station de métro avoisinante, saute du quai et court dans les tunnels. La police ne le suit jamais. KET, un tagueur expérimenté, me confie que dans les tunnels, il lui est arrivé de marcher sur des SDF qui dormaient. En le voyant tagger, certains lui demandaient de temps en temps s’il pouvait les « floper », écrire leur nom sur le mur. Généralement, il le faisait. Tout en marchant dans le noir, entre 3ème rail et les trains qui passent, JA me narre l’histoire de deux taggueurs avec qui il était en bisbille et qui étaient venus dans les tunnels pour barrer ses tags. L’endroit où les croix s’arrêtent est l’endroit où ils furent tués par un train qui arrivait.

La dernière fois que je sors avec JA, SET et JD, ils viennent me récupérer vers 2h du mat’. On roule vers le Lower East Side pour taper un dépôt où une soixantaine de camions et de camionnettes sont garés les uns à côté des autres. Chaque véhicule est déjà couvert de flops et de tags, mais les trois comparses commencent à tagguer sans s’en soucier, JA dans un état quasi-frénétique. Ils courent entre les rangées, rampant sous les camions, sautant de capots en capots, calés entre les remorques, engloutis dans des nuages écoeurants d’émanations de peinture (les taggueurs éternuent parfois de la morve multicolore), repassant les tags de certains graffeurs, en respectant d’autres. JA flope le nom de SANE, à la recherche du moindre espace propre disponible. JA, qui parlait encore de se retirer du game peu de temps auparavant a désormais la dalle et veut cartonner un autre spot. Mais JD n’a pas de peinture, SET a besoin du fric qu’il a sur lui pour l’essence de sa voiture et le lendemain matin, ils doivent aller dans le nord de l’Etat pour se présenter au tribunal pour une accusation de vol de peinture.

Lors du retour vers le nord de la ville, la voiture est quasi-silencieuse, l’ambiance morose. Et même quand ils étaient dans le dépôt de camions, même quand JA était à son degré d’excitation le plus haut, on avait le sentiment que ça relevait presque du travail, de la routine, de l’habitude. Dans des moments comme ça, ils semblent véritablement usés par le stress constant, le danger, les problèmes avec la justice, la consommation de drogues, les bastons, l’obligation de cartonner un autre spot. Et cela rime bien souvent avec un nouveau jour qui se lève.

Environ une semaine plus tard, je reçois un appel d’un autre gueurta à qui JA a dit que j’écrivais un article sur le graffiti. Il me raconte qu’il n’a jamais été un king, n’a jamais été partout dans la ville, mais que là, il fait un comeback, qu’il sort de sa retraite avec un nouveau tag. Il dit que ce sera facile aujourd’hui parce qu’il n’y a pas de vrai compét’. Il se disait qu’il pourrait essayer de faire du fric sur le dos du graffiti –les galeries, des toiles, peu importe… pour être payé.

« Faut bien que je fasse quelque chose », dit le tagueur. « Je ne sais ni rapper, ni danser, j’ai un petit job débile ». On bavarde un peu, et il me dit qu’il apprécie le fait que j’écrive à propos des writers, Il me dit aussi que le graffiti est en train de mourir, que la ville les efface tous, que tous les nouveaux sont des toys et qu’ils laissent mourir le graffiti, mais que ça vaut toujours la peine de cartonner.

Je lui demande pourquoi, et là vient l’inévitable justification à laquelle chaque writer se doit de croire et à l’évocation de laquelle il se réjouit, l’idée que l’ordre établi devra toujours tenter de rattraper son retard sur eux. « Ca me prend quelques secondes pour faire un flop rapide ; ça leur prend 10 minutes pour l’effacer », dit-il. « Qui en sort vainqueur ? »

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NYC – Avril 2015 JAone toujours présent (photo personnelle – tous droits réservés)

L’article original date de Février 1995…

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2 réflexions sur « Graffiti extrême »

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